Comment redevenir humaine.
15. LA LEÇON DE L’AUBERGE
de Marion Zimmer Bradley
Hilary Castamir chevauchait, baissant la tête, étroitement enveloppée de sa cape, son capuchon rabattu sur le visage. Elle ne se retourna pas pour jeter un dernier regard sur Arilinn.
Elle avait échoué…
Maintenant, on ne la connaîtrait jamais sous le nom d’Hilary d’Arilinn, et elle ne vieillirait pas au service de la plus ancienne et prestigieuse Tour des Sept Domaines, révérée, presque adorée comme une déesse. Gardienne d’Arilinn. Elle ne le serait jamais maintenant. Elle avait échoué, échoué…
Ce serait donc Callista qui prendrait la place de Léonie, quand la vieille magicienne poserait enfin son fardeau. Je ne l’envie pas, se dit Hilary. Et pourtant, paradoxalement, Hilary savait qu’elle enviait Callista.
Callista Lanart. Agée de treize ans maintenant. Cheveux roux et yeux gris comme tous les Alton – comme Hilary elle-même, car Hilary aussi avait du sang Comyn. Pourquoi Callista allait-elle réussir là où elle avait échoué ?
Léonie s’était efforcée d’adoucir le coup.
– Ma chère enfant, tu n’es pas la première à découvrir que le travail de Gardienne est au-dessus de tes forces, et tu ne seras pas la dernière. Nous savons tous ce que tu as enduré, mais ça ne peut pas continuer. Nous ne pouvons pas t’en demander davantage.
Puis elle avait prononcé la formule rituelle la déliant du serment qu’elle avait prêté à l’âge de onze ans. Et la moitié de son être avait tremblé de soulagement. Ne plus avoir à supporter ces souffrances, ne plus jamais attendre, dans une horreur muette, les crises qui la torturaient au moment de son cycle menstruel, ne plus jamais subir les atroces douleurs du dégagement des canaux nerveux…
Ou pire encore, l’espoir renouvelé que cette fois, elle n’aurait que des crampes et des spasmes, qui l’obligeaient à garder le lit, épuisée, vidée de ses forces. Cela, elle pouvait le supporter, elle l’avait supporté ; elle avait docilement avalé tous les remèdes qui étaient censés la soulager et ne la soulageaient jamais ; elle n’avait jamais perdu l’espoir que, la fois suivante, ses douleurs finiraient par disparaître, comme chez les autres femmes. Mais tous les mois la terreur revenait, et aussi la culpabilité. Qu’est-ce que j’ai fait que je n’aurais pas dû ?
Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi est-ce que je souffre ainsi ? j’ai fidèlement observé toutes les lois des Gardiennes. Je n’ai jamais touché un homme ou une femme. Je ne me suis même pas permis des pensées interdites… Miséricordieuse Avarra, qu’ai-je fait de mal pour ne pas pouvoir garder mes canaux purs et dégagés comme il convient à une Gardienne et à une vierge ?
Elle avait enduré la formation, les souffrances, les terreurs, la culpabilité… et tout ça pour rien. Et il y avait toujours les doutes. Quand une Gardienne ne parvenait pas à maintenir la pureté de ses canaux, il y avait toujours es soupçons, jamais formulés, mais toujours présents.
Les canaux d’une vierge pure sont dégagés. Comment se fait-il que chez Hilary, ces canaux nerveux, ces mêmes canaux qui chez une femme adulte transportent l’énergie sexuelle, ne puissent pas rester dégagés à l’usage exclusif du laran ? Même Léonie l’avait une ou deux fois regardée bizarrement, ses questions inexprimées si évidentes que la jeune télépathe avait éclaté en sanglots hystériques et que même Léonie n’avait plus douté de sa détresse.
Je n’ai pas rompu mes vœux, ni même pensé à le faire. J’ai fidèlement observé toutes les lois des Gardiennes, je le jure, je le jure par Avarra et Evanda et par la Bienheureuse Cassilda, mère des Domaines…
Et ainsi, à la fin, Léonie n’avait eu d’autre choix que de la renvoyer. Hilary était presque hystérique de soulagement à l’idée que ses tortures étaient terminées ; mais la terreur demeurait, et la culpabilité. Qui croirait jamais à son innocence, qui croirait qu’elle n’était pas disgraciée pour avoir rompu ses vœux ? Accablée de désespoir, elle ne se retourna même pas pour jeter un dernier regard sur Arilinn.
Sept ans, pour rien. Elle ne porterait plus jamais la robe écarlate de Gardienne, et ne travaillerait plus dans les relais… au passage du col, il y eut un endroit difficile, et ils durent démonter et avancer avec précaution sur l’étroit sentier, tandis que les chevaux longeaient le bord du précipice ; et, regardant dans l’abîme qui rejoignait la plaine mille pieds plus bas, il lui vint à ridée qu’elle pouvait faire un faux pas, un seul ; ce serait si facile, un accident, et elle n’aurait plus jamais à affronter l’idée de son échec. Personne ne pourrait plus la regarder, et murmurer, quand elle aurait quitté la pièce, que c’était la Gardienne renvoyée d’Arihnn, personne ne savait pourquoi...
Un seul faux pas. Facile. Et pourtant, elle ne put se résoudre à le faire. Tu es lâche, Hilary Castamir, se dit-elle. Léonie elle-même, et le jeune technicien Damon Ridenow qui aidait parfois Léonie à dégager ses canaux, avaient souvent loué son courage. Ils ne me connaissaient pas vraiment ; ils ne savent pas à quel point je suis lâche. Enfin peu importe, je ne les reverrai jamais. Rien n’a plus d’importance. Plus maintenant.
Au milieu de l’après-midi, comme ils descendaient une vallée hors du cirque montagneux isolant la plaine d’Arilinn du reste du monde, ils s’arrêtèrent dans une auberge pour reposer les chevaux. Son escorte lui dit qu’on la conduirait dans un salon particulier où elle pourrait se réchauffer et manger si elle le désirait. Elle était lasse après cette chevauchée, car elle s’était levée de grand matin. Elle fut contente de démonter, mais quand son escorte, par courtoisie machinale, lui offrit son aide, elle dégringola de sa selle sans le toucher, si habilement qu’elle ne frôla même pas sa main tendue.
Et quand un étranger lui tendit la main sur le seuil, en lui disant poliment : « Attention à la marche, damisela, la neige l’a rendue glissante », elle recula comme si le contact de cette main avait pu la contaminer irrémédiablement, et elle avait ouvert la bouche pour le fustiger vertement. Puis elle s’était ressaisie, avec une morne impression de lassitude. Elle ne portait plus la robe écarlate qui l’aurait protégée d’un contact irréfléchi et même de tout regard involontaire. Sa cape grise à capuchon était le vêtement de voyage de toutes les femmes de la noblesse ; et même si la capuche était rabattue sur son visage, elle ne la protégeait pas vraiment. Traversant le couloir de l’auberge, elle eut l’impression que tous les yeux étaient braqués sur elle.
Est-ce que les hommes regardent toujours les femmes comme ça ? se demanda-t-elle. Et pourtant, aucun regard masculin ne s’était attardé sur elle plus d’un instant, comme ils l’auraient fait pour un cheval ou une colonne ; c’est simplement qu’ils l’avaient regardée, et qu’ils n’avaient pas automatiquement détourné les yeux comme ils le faisaient à Arilinn, quand elle chevauchait avec les autres femmes de la Tour, qu’ils ne s’étaient pas écartés, comme elle en avait l’habitude, pour la laisser passer.
Dans la pièce où une servante la conduisit, elle détacha sa cape, rabattit son capuchon en arrière, et s’approcha du feu pour se réchauffer ; mais elle ne toucha pas à la cruche de vin qu’on avait apportée.
Au bout d’un bon moment, elle entendit un léger bruit à la porte. Une femme s’encadra sur le seuil, ronde, bien en chair, enveloppée d’un vaste tablier ; ce devait être la femme ou la fille de l’aubergiste, ou encore une servante.
– Je viens m’occuper du feu, damisela, dit-elle courtoisement, et elle entra et ajouta des bûches dans la cheminée.
Puis elle cligna des yeux, étonnée.
– Mais tu portes encore ta cape, damisela. Permets-moi de t’aider.
Elle s’approcha, et Hilary recula machinalement… aucun être humain n’avait touché ses vêtements depuis des années, ne fût-ce que du bout d’un doigt. Puis elle se rappela que cette interdiction ne s’appliquait plus à elle, et, figée comme une statue, elle supporta le contact impersonnel des mains qui lui ôtaient sa cape et son écharpe.
– Veux-tu aussi que je t’enlève tes souliers pour que tu puisses te réchauffer les pieds ?
– Non, non, dit Hilary, embarrassée. Non, je le ferai moi-même…
Elle se baissa pour délacer ses bottes de voyage.
– Non, tu ne le dois pas, dit la femme, scandalisée, s’agenouillant pour lui tirer ses bottes. Je suis ici pour te servir, damisela – ah, comme tu as froid aux pieds, ma pauvre petite dame ; laisse-moi les frictionner avec cette serviette…
Devant son insistance, Hilary, au comble de la gêne, la laissa faire.
Je ne savais pas à quel point j’avais froid aux pieds avant qu’elle ne m’en parle. On m’a appris à endurer le chaud et le froid, le feu et la glace, sans me plaindre, sans même m’en apercevoir… mais maintenant qu’elle avait pris conscience du froid, elle frissonna sans pouvoir s’arrêter.
La femme prit une bouilloire fumante à la crémaillère et versa quelque chose dans une tasse.
– Bois ça, damisela, dit-elle avec compassion, et laisse-moi te renvelopper dans ta cape. Elle te tiendra chaud. Là, et tends tes pieds vers le feu, comme ça, ajouta-t-elle, approchant un tabouret, de sorte qu’Hilary se retrouva enfoncée dans un fauteuil, les pieds posés sur le tabouret devant le feu. As-tu des bas secs dans tes fontes ? Il faut les mettre, ou tu risques d’attraper froid.
Et avant qu’Hilary ne l’ait réalisé, elle avait les pieds bien chauds dans des bas secs, et elle buvait à petites gorgées l’infusion odorante à laquelle, soupçonnait-elle, on avait ajouté quelque chose de bien plus fort que du vin. Une sensation que ressemblait au plaisir commença à l’envahir.
Je n’ai jamais été aussi confortablement installée depuis longtemps, pensa-t-elle, presque avec remords. Depuis très, très longtemps. Sa tête dodelina et elle s’endormit dans la douce chaleur. Quelque temps plus tard, elle découvrit en se réveillant que quelqu’un avait glissé un oreiller sous sa tête, et avait jeté sur elle une couverture. Elle n’avait pas aussi bien dormi depuis bien longtemps.
L’idée commença à germer dans sa conscience. On m’a appris à être indifférente au confort, indifférente à la douleur, au froid, à la faim, à l’isolement, car ces choses n’étaient pas dignes d’une Gardienne. J’ai tout enduré. Et pourtant, j’ai échoué…
Elle entendit des voix qui parlaient bas dans le couloir, puis on frappa un coup léger à la porte. Hilary rabattit vivement sa jupe sur ses genoux. Même si je ne suis plus Gardienne, pensa-t-elle, je dois observer la même décence que si je l’étais encore, pour qu’on ne pense pas que j’ai été renvoyée d’Arilinn à cause de mon inconduite. Elle se leva et cria :
– Entrez.
Le chef de l’escorte envoyée par son père s’arrêta sur le seuil, hésitant, et dit d’un air embarrassé :
– La neige s’est mise à tomber si dru que nous ne pouvons pas continuer, damisela. Nous avons tout arrangé pour passer la nuit ici, si tu n’as rien contre.
Si je n’ai rien contre, pensa-t-elle. Mais c’était pure formule de politesse. Qu’est-ce que je pourrais faire si j’avais quelque chose contre ? Essayer de partir en pleine tempête, et peut-être m’égarer et geler dans le blizzard ? Elle ne regarda pas l’homme ; elle détournait la tête, comme toujours en présence d’étrangers, et elle regrettait la protection de sa cape à capuchon, qui séchait sur une chaise. Elle dit avec une courtoisie distante :
– Fais pour le mieux, et l’homme se retira.
Plus tard, elle entendit des voix dans le couloir.
– Ecoute, je ne sais pas qui est la vai domna et je ne veux pas le savoir, à moins qu’elle ne soit la reine en personne ou Dame Hastur. Je dis et je répète que l’auberge est bondée et que nous sommes sur les dents avec la tempête et tous ces voyageurs ; personne n’a le temps de porter des repas spéciaux dans les chambres. La jeune dame n’aura qu’à descendre son honorable carcasse à la salle commune comme tout le monde, ou rester dans son salon privé et mourir de faim, je m’en moque.
La colère d’Hilary fut purement machinale. Comment avaient-ils l’audace de parler ainsi ? Si une Gardienne d’Arilinn choisissait d’honorer de sa présence leur minable petite auberge, comment osaient-ils lui refuser la protection de son isolement ? Puis Hilary se souvint avec tristesse. Elle n’était plus une Gardienne, pas même une leronis d’Arilinn. Elle était… rien. Elle était Hilary-Cassilde Castamir, deuxième fille d’Arnad Castamir qui n’était qu’un petit noble, propriétaire d’un petit fief dans les Kilghard. Elle se rappela vaguement, comme d’un rêve, quelque chose que son père lui avait dit. C’était l’année avant son départ pour Arilinn, mais elle avait déjà été testée et commençait à rêver d’être une grande Gardienne. Elle avait dans les neuf ans.
– Ma fille, les serviteurs et les servantes font un travail bien plus dur que le nôtre. Tu ne dois jamais rendre leur vie encore plus dure sans nécessité ; il est indigne d’une femme de la noblesse de donner des ordres uniquement pour le plaisir de se voir obéie.
Hilary pensa : Je n’ai besoin de rien. Je leur dirai que je n’ai pas faim, et je resterai ici tranquillement. Ils n’auront pas besoin de m’envoyer quelqu’un pour me servir. Mais d’appétissants effluves de cuisine flottaient dans les couloirs, et elle pensa que pour les prévenir, elle serait forcée de descendre de toute façon. De plus, elle avait déjeuné de grand matin, et légèrement, et elle n’avait rien pris depuis, à part l’infusion que la servante lui avait apportée. Elle mit son voile sur sa tête et se rendit à la salle commune.
A son entrée, la femme qui l’avait servie vint à sa rencontre ; Hilary s’arrêta sur le seuil, vaincue par la timidité et le choc que provoqua la vue d’une salle bondée, de plus de gens qu’elle n’en avait vus depuis bien des années, hommes, femmes, enfants, étrangers, tous surpris par la tempête. La femme la conduisit vivement à une petite table de coin, où, assise dans l’ombre de la cheminée, personne ne la verrait. Les quatre hommes de son escorte buvaient et mangeaient de bon cœur en plaisantant ; le chef vint s’enquérir courtoisement si elle avait tout ce qu’il lui fallait. Hilary murmura que oui sans lever, les yeux.
La femme se tenait toujours près d’elle, d’un air protecteur.
– Je m’appelle Lys, damisela. Veux-tu du vin ou du lait chaud ? Le dîner sera servi dans un instant. Le vin vient de Dalereuth et il est très bon.
Hilary dit timidement qu’elle préférait du lait chaud, et la serveuse s’éclipsa. Peu après, une grande et grosse femme, engoncée jusqu’au cou dans un grand tablier blanc, se mit à circuler avec une énorme jatte, servant les clients à grandes louchées. Approchant de la table isolée d’Hilary, elle versa une louche dans son assiette, puis passa à la table suivante. Hilary regarda sa pitance avec consternation. C’était un genre de ragoût, avec de gros morceaux de viande bouillie, et des légumes grossièrement coupés, blancs, orange et jaunes.
Hilary avait rarement faim. Elle avait été si souvent malade qu’elle pensait rarement avec plaisir à la nourriture. Quand elle avait fait un travail épuisant dans les relais, elle avait un appétit féroce, et avalait tout ce qu’on mettait devant elle sans savourer, sans se soucier de ce que c’était, pourvu que ça renouvelle l’énergie dont son corps avait besoin. Le reste du temps, elle était si peu portée sur la nourriture que ceux de son cercle s’ingéniaient à lui inventer des petits plats pour tâcher d’exciter un peu son appétit. Ce ragoût de la salle commune ne payait pas de mine. Mais il sentait étonnamment bon, et elle ne pouvait pas rester là sans manger, en ayant l’air de dédaigner l’ordinaire. Avec méfiance, elle porta une bouchée à ses lèvres, puis une autre ; le goût était aussi bon que l’odeur, et elle vida son assiette. Et quand la serveuse revint avec son lait chaud, elle le sucra au miel et le but jusqu’à la dernière goutte, s’étonnant elle-même.
Pendant que les adultes s’occupaient à boire et à manger, deux fillettes étaient entrées. Elles s’agenouillèrent près de la cheminée, leurs jupes de tartan étalées autour d’elles. L’une d’elles ouvrit un sachet et vida sur le sol de petits cailloux colorés. Hilary connaissait ce jeu ; elle y jouait avec Callista, pour distraire l’enfant solitaire qui avait le mal du pays. Elles lancèrent les cailloux, et l’un d’eux atterrit au bord de la jupe verte d’Hilary ; elles la regardèrent, trop timides pour venir le chercher, alors Hilary se baissa, le ramassa et le tendit à la plus grande.
– Tiens, dit-elle, prends-le.
Il ne lui vint pas à l’idée d’être timide avec des enfants.
L’aînée – elles devaient avoir respectivement dans les huit et six ans, avec de longs cheveux blonds qui leur tombaient dans le dos – lui dit :
– Comment tu t’appelles ?
– Hilary.
– Moi, c’est Lilla, et ma petite sœur, Janna. Tu veux jouer avec nous ?
Hilary hésita, puis elle réalisa que, dans la pénombre de la pièce, elles l’avaient sans doute prise pour une enfant comme elles. Levée de bonne heure le matin, elle avait simplement attaché ses cheveux sur sa nuque, sans les relever sur sa tête en une coiffure compliquée.
– Viens, insista la petite. C’est pas amusant de jouer juste à deux.
Cela lui rappela quelque chose que Callista avait dit un jour. Elle sourit et s’assit près d’elles, rabattant soigneusement sa jupe sur ses jambes.
– Comme tu es notre invitée, tu peux jouer la première, dit Lilla, et cette attention polie lui donna envie de rire.
Elle remercia Lilla et lança les pierres sur le sol.
Au bout d’un moment, Lys revint pour desservir les tables, et eut l’air stupéfait de la voir assise par terre avec les enfants. Rappelée à la réalité, Hilary chercha des yeux les hommes de son escorte ; ils se querellaient avec l’aubergiste, près de la porte. Les enfants se levèrent vivement et Lilla dit poliment :
– Ma mère va nous chercher. Merci d’avoir joué avec nous. Je dois mettre ma petite sœur au lit.
Mais la petite Janna s’approcha, serra Hilary dans ses petits bras et lui planta un gros baiser mouillé sur la joue.
Hilary, trop timide pour lui rendre son baiser, sentit les larmes lui monter aux yeux. Personne ne l’avait embrassée depuis si longtemps ! Ma mère m’a embrassée quand je suis partie à la Tour. Personne depuis, pas même ma mère quand je lui ai rendu visite, ni mes sœurs ; on leur avait parlé du tabou, on leur avait dit que personne ne devait me toucher, même du bout du doigt. Callista ne m’a pas embrassée quand je suis partie. Callista qui sera la Dame d’Arilinn. Callista fera une bonne Gardienne ; elle est froide, elle trouve facile d’observer toutes les règles et les lois de la Tour… et de nouveau, le poids de sa honte et de sa culpabilité l’écrasa. Pendant quelques minutes, elle les avait oubliées en jouant avec les enfants.
Les hommes de son escorte continuaient à se disputer avec l’aubergiste, alors Lys s’éloigna d’eux et s’approcha d’Hilary.
– Damisela, dit-elle, mon maître ne peut pas déplacer un client qui avait réservé la chambre avant toi. Mais j’ai proposé – ma chambre est simple et pauvre, mais elle a deux lits ; je peux te donner le mien si tu veux, et je coucherai avec ma sœur.
Comme Hilary hésitait, elle ajouta :
– Je voudrais te proposer quelque chose de plus digne de toi, damisela, mais nous n’avons rien, l’auberge est bondée. La seule alternative pour toi serait d’étendre une couverture par terre et de dormir au milieu des soldats, et ça, une dame ne peut pas le faire…
– Tu es très gentille, dit-elle, étourdie par tant de nouveautés.
Elle avait mangé dans une salle pleine d’étrangers, elle avait joué avec des enfants qu’elle ne connaissait pas, et maintenant, elle allait partager la chambre de deux inconnues et coucher dans le lit d’une servante. Mais cela valait mieux que coucher au milieu des soldats de son escorte.
– Tu es très gentille, répéta-t-elle, et elle sortit avec Lys, sans remarquer l’air soulagé de son escorte à cette solution.
La chambre était sombre, encombrée et froide, mais les murs et le sol étaient propres, et immaculés les draps et les édredons empilés sur le lit. Entre les deux lits, il y avait un berceau peint en blanc, et sur l’autre couche, une femme était assise, un bébé potelé sur les genoux, auquel elle mettait une layette propre.
– Voilà ma sœur Amalie, dit Lys. Domna, je dois aller finir mon service à la cuisine. Mets-toi à ton aise. Tu dormiras là, dans mon lit.
Les fontes d’Hilary avaient été apportées dans la chambre et posées dans l’étroit espace au pied du lit ; Hilary se mit à y fouiller pour trouver sa chemise de nuit. La femme au bébé la regardait avec curiosité, et Hilary murmura timidement quelques mots de salutation.
– C’est très gentil à toi de partager ta chambre avec une étrangère.
– J’espère que le bébé ne t’empêchera pas de dormir. Mais c’est une bonne petite, et elle ne pleure pas souvent.
Comme pour la faire mentir, le nourrisson se mit à brailler en agitant ses petits poings, et Amalie éclata de rire.
– Petite coquine, tu veux me faire mentir ? Bon, elle a faim et veut son souper. Après, elle dormira.
– Il paraît que c’est bon de crier pour les bébés, dit Hilary. On dit que ça leur fortifie les poumons. Quel âge a-t-elle ? Comment s’appelle-t-elle ?
– Elle n’a que quarante jours, dit Amalie, et comme mon mari travaille pour Dom Arnad Castamir, je lui ai donné le nom d’une de ses filles – Hilary.
Ainsi ce bébé porte mon nom. Cette femme ne pouvait-elle pas faire mieux pour sa fille que de lui donner le nom d’une ratée, d’une Gardienne manquée ? Mais elle n’exprima pas cette pensée, et dit à la place :
– Moi aussi, je m’appelle Hilary.
Et elle tendit la main au bébé potelé qui hurlait toujours. Le petit poing s’agita, rencontra le doigt d’Hilary, et le saisit avec une force étonnante. Amalie ouvrait son corsage ; elle était mince, mais Hilary fut stupéfaite à la vue de ses seins gonflés, à la limite de la difformité. Un liquide blanc suintait des mamelons. Amalie souleva le nourrisson en roucoulant.
– Là, petite gourmande, dit-elle.
Et la bouche rose se colla au mamelon comme une ventouse, les hurlements cessant immédiatement. Le bébé émettait de petits bruits goulus en tétant, agitant ses petits poings au rythme de la déglutition. Hilary n’avait jamais vu une femme allaiter son enfant – du moins, pas depuis qu’elle était en âge de s’en souvenir.
– J’ai entendu dire que tu venais d’Arilinn, dit Amalie. Ah, tu dois être bien contente de retourner chez ta mère, et elle sera contente aussi. Je crois que ça me briserait le cœur si ma fille devait un jour partir si loin de moi.
Elle caressa tendrement le front de l’enfant, écartant les fins cheveux de la minuscule frimousse.
– Pauvres femmes, elles mènent une vie si triste et solitaire à la Tour. Tu y étais très malheureuse, non ? Et tu es bien contente de t’en aller ?
Pas un mot de disgrâce. Rien, sauf tu dois être contente de rentrer chez ta mère. Ma mère, pensa Hilary. Ma mère est une étrangère ; elle est devenue une étrangère pour moi Pourtant nous étions très proches autrefois… aussi proches que ça, se dit-elle, regardant la femme et l’enfant à la mamelle. Mais nous ne sommes plus obligées d’être des étrangères maintenant. Quand elle saura le mal que je me suis donné pour réussir, peut-être qu’elle ne me reprochera pas mon échec…
Le bébé continuait à ouvrir et fermer les poings au rythme de la tétée écartant ses petits orteils avec satisfaction. La femme avait fermé les yeux ; elle avait l’air heureuse et sereine. Soudain, une vive douleur fulgura dans les seins d’Hilary, et des crampes parcoururent tout son corps, un peu comme pendant ses tortures récurrentes à la Tour, sauf que cette fois, sans qu’elle sût pourquoi, ce n’était pas spécialement douloureux ni même importun. La sensation fut si intense que, pendant un moment, Hilary craignit de s’évanouir, et elle se cramponna au pied du lit. Puis elle se détourna et se remit à fouiller dans ses fontes à la recherche de sa chemise de nuit.
Elle se coucha et continua à observer l’allaitement, avec le sentiment d’être étrangement vide. La douleur avait passé, mais ses seins étaient curieusement durs, les mamelons dressés frottant contre sa chemise. La femme retira enfin le bébé, heureux et repu, de son sein, reboutonna sa chemise de nuit, et s’approcha du lit d’Hilary.
– Peux-tu me la tenir une minute, Domna ?
Hilary tendit les bras, et Amalie y déposa le nourrisson qu’elle serra gauchement sur sa maigre poitrine. Repu et somnolent, le bébé gigota, colla sa bouche sur la chemise d’Hilary, et sa mère éclata de rire en le voyant refermer ses petites mains sur le sein d’Hilary.
– Tu ne trouveras rien là, petite goulue, et tu es déjà pleine comme un cochon de lait, dit-elle d’un ton taquin. Mais dans une ou deux saisons, elle aurait peut-être plus de chance, n’est-ce pas, damisela ?
Hilary rougit, et baissa les yeux sur le bébé qu’elle tenait dans ses bras, lui caressant d’un doigt les cheveux. Ils étaient comme de la soie, comme de la plume, elle n’avait jamais rien touché d’aussi doux. Le léger poids endormi contre son corps lui donna une agréable impression d’épuisement. Quand Amalie reprit le nourrisson pour le remettre dans son berceau, ses bras lui parurent soudain froids et vides, et une fois la lumière éteinte, elle resta éveillée, écoutant la respiration de la mère et de l’enfant, le corps bizarrement endolori. Qu’est-ce qu’on devait éprouver en allaitant un enfant, en sentant la succion avide sur ses seins ? Ses mamelons se remirent à puiser douloureusement. Elle n’y avait jamais fait attention jusqu’à ce jour, ils étaient là, c’est tout, ils faisaient partie de son corps comme ses cheveux et ses ongles. Elle posa les mains dessus, désemparée, dans l’espoir de calmer la douleur. Elle avait l’impression d’être une coquille vide, glacée et frissonnante ; finalement, elle prit son oreiller dans ses bras et le serra contre son cœur, espérant mettre un terme à cette étrange sensation qui persistait. Soudain, épuisée par la fatigue du voyage et l’étrangeté de cette expérience, elle s’endormit.
A son réveil, le soleil inondait la chambre, Amalie et le bébé avaient disparu, et Lys disait d’un ton d’excuse :
– Pardonne-moi, damisela, mais ton escorte te demande d’être prête à partir dans une heure.
Hilary s’assit dans son lit en clignant des yeux ; elle avait dormi bien plus longtemps et bien plus tard que d’habitude.
– Tu peux faire ta toilette ici, damisela. Je t’ai apporté de l’eau chaude. Et je te monterai ton déjeuner si tu veux.
– Je peux déjeuner à la salle commune, dit Hilary, mais tu m’obligerais en m’aidant à lacer ma robe.
Avant de partir, elle donna un peu d’argent à Lys, et comme celle-ci protestait que ce n’était pas nécessaire, elle ajouta :
– Alors, donne-le à ta sœur pour acheter quelque chose au bébé.
Sur le perron de l’auberge, encombré parce que tous les voyageurs chassés par la tempête se préparaient à partir, elle entendit soudain une voix d’homme qui disait :
– Qui est cette jolie jeune dame en robe verte et cape grise ? Je l’ai vue hier soir à la salle commune, et la voilà de nouveau ce matin, mais je ne sais pas qui c’est.
Un soldat de son escorte répondit :
– C’est Dame Hilary Castamir que nous ramenons d’Arilinn. Le travail était trop dur pour elle et affectait sa santé, alors elle rentre dans sa famille.
Nous y voilà, pensa Hilary, se préparant à entendre les gaillardises habituelles sur les Gardiennes qui trouvaient trop dur de conserver leur virginité, les grosses plaisanteries, les cancans sur le viol du serment, la disgrâce… mais l’homme qui avait parlé dit simplement :
– Oui, il paraît que le travail est très dur dans les Tours. Il aurait été dommage qu’une femme si jeune soit enfermée toute sa vie, et qu’elle devienne aussi grise et émaciée que la vieille sorcière d’Arilinn. Pour le moment, ce n’est qu’une jolie adolescente, mais, si je suis bon juge, elle deviendra l’une des femmes les plus ravissantes que j’aie jamais vues. J’espère que la fiancée que me choisira mon père sera la moitié aussi belle.
Hilary écouta, choquée – comment osait-il parler d’elle ? Puis elle comprit lentement que ces paroles étaient flatteuses, pleines de sympathie. Elle se demanda si elle était vraiment jolie. Elle n’y avait jamais pensé. Elle savait vaguement que la plupart des femmes désiraient paraître belles aux yeux des hommes ; même celles d’Arilinn qui n’observaient pas les lois de la Gardienne, les monitrices, les mécaniciennes et les techniciennes, se donnaient beaucoup de mal pour être bien vêtues et séduisantes quand elles ne travaillaient pas. Mais Hilary avait toujours su que ces coquetteries n’étaient pas pour elle. Ses vêtements ne visaient qu’à la chaleur et à la décence ; elle portait la robe cramoisie dont tous les hommes détournaient instinctivement les yeux, et elle avait appris à ne jamais penser à ces futilités.
Les femmes des Tours qui ne vivent pas selon les lois de la Gardienne savent ce que c’est que de penser aux hommes comme les hommes pensent à elles…
Hilary avait toujours su que les femmes et les hommes des Tours couchaient ensemble s’ils voulaient, et elle savait vaguement que les femmes y prenaient plaisir ; mais elle, Gardienne et vierge jurée, avait appris, par toutes sortes de techniques ingénieuses et exigeantes, à tourner ses idées ailleurs, à toujours discipliner ses pensées, à ne jamais savoir ni comprendre ce qui se passait autour d’elle, à étouffer tous les réflexes de sa féminité naissante… Hilary resta paralysée sur le perron, pétrifiée sous l’impact de ces réflexions, repensant à la curieuse réaction de ses seins quand elle avait regardé l’allaitement du bébé.
Je me suis refusé toutes ces joies. Même les plaisirs de la chaleur et de la nourriture. J’ai enseigné à mon corps à ne rien ressentir, sauf la souffrance… que je ne pouvais pas bannir par l’esprit, sauf la douleur que je ne pouvais pas nier ; j’ai refusé de savoir que j’avais un corps, le considérant simplement comme un outil pour travailler dans les relais, non comme de la chair et du sang. J’ai appris à ne rien ressentir, pas même la soif et la faim. Et mes douleurs étaient peut-être la vengeance de mon corps, pour lui avoir dénié tout confort et plaisir…
Le chef de son escorte s’approcha et s’inclina devant elle.
– Ton cheval est prêt, damisela. Puis-je t’aider à monter ?
Elle s’apprêta à monter sans assistance, comme elle faisait toujours. Puis elle pensa, surprise : Mais oui, tu peux m’aider. Elle dit, avec un sourire qui étonna l’homme et l’étonna elle-même :
– Oui, je te remercie.
Un instant, elle se raidit par habitude quand il la souleva, puis elle se détendit et se laissa mettre en selle.
– Es-tu bien installée, damisela ?
Elle était encore trop timorée pour le regarder, mais elle dit doucement :
– Oui, très bien. Merci.
Ils sortirent de la cour, et elle rabattit son capuchon en arrière, jouissant de la tiédeur du soleil sur son visage.
Je suis jolie, pensa-t-elle avec défi. Je suis jolie et je suis heureuse. Elle jeta sur l’auberge un dernier regard, si chaleureux qu’il ressemblait à de l’amour, et il lui sembla en avoir appris davantage en cette seule nuit qu’au cours de toutes les années précédentes.
Je peux embrasser un enfant. Je peux tenir un nourrisson dans mes bras, et penser à ce que ce serait que de tenir dans mes bras un bébé à moi, et de l’allaiter. Je n’ai pas besoin de me sentir coupable si les hommes me regardent en pensant que je suis jolie. Demain, je verrai ma mère, je me jetterai dans ses bras, et je l’embrasserai comme quand j’étais petite.
Je peux tout faire.
Pauvre Callista. Elle sera Dame d’Arilinn, et elle ne connaîtra jamais tout ça.
Je suis libre !
Le temps qu’ils sortent de la vallée, elle chantait en chevauchant.